Si, au début de ce dossier, j’ai employé des termes comme célébrité ou bien bestseller, c’était pour gonfler votre balloune. Et ainsi, je serai en mesure de mieux la péter.

Allez dans votre salle de bain et placez-vous devant votre miroir. Répétez après moi :

  • je ne serai jamais célèbre en écrivant des livres;
  • je ne produirai jamais un bestseller;
  • je suis né pour un petit pain.

Parce qu’au Québec, c’est comme ça.

L’argument de la matante qui gratte ses gratteux

On vous a souvent dit qu’il existe moins de 10 écrivains qui vivent de leur plume au Québec. Chaque fois, vous avez répondu : « Si eux, ils ont réussi, ben moi aussi je suis capable ».

Ça va toujours me rappeler la fois où je suis entré au dépanneur lorsqu’une madame grattait des billets de Loto-Bingo. Elle en achetait un chaque matin, à la même heure. Je lui ai demandé pourquoi elle s’acharnait, et elle m’a répondu : « La madame d’en face a gagné, elle ».

Le succès littéraire, malgré l’effort qu’on va mettre dans son texte ou dans sa promo, ça reste une partie de loterie. Parce qu’en réalité, ça dépend d’un tas de trucs qui resteront hors de votre contrôle :

  • le professionnalisme de la page couverture de votre livre;
  • les tirages et la disponibilité de votre ouvrage;
  • le travail de distribution et de diffusion;
  • la résonance de votre histoire avec l’actualité;
  • le fait de rencontrer les bonnes personnes aux bons moments;
  • le fait que votre livre arrive dans les bonnes mains aux bons moments;
  • votre apparence physique et le fait d’être photogénique;
  • le budget de votre éditeur pour la promotion;
  • etc.

Un chef d’œuvre littéraire peut passer sous silence s’il est mal distribué ou diffusé. Et d’un autre côté, un torchon peut connaitre un succès commercial si l’éditeur investit des gros magots pour le promouvoir.

Tout ce que j’ai dit dans les précédents articles sont des trucs et astuces pour mettre les chances de votre côté, et ce, sans même tenir compte de la qualité littéraire de votre livre.

Admettons qu’en sortant un roman, vous avez 0,5 % de chances de connaître une quelconque forme de succès. Avec des efforts d’autopromotion, vous pourriez augmenter cette probabilité à 1 %. Soit le double. Dans un monde idéal.

Mais 1 %, avouez-le, ce n’est quand même pas énorme. Même si c’est meilleur qu’une chance sur 14 000 000 pour la loto 6/49.

Parce que, comparer avec la 6/49, ça nous remonte le moral, pas vrai?

Vous êtes un auteur au Québec…

… c’est comme dire que vous êtes un soldat en territoire ennemi.

Au Québec, on traine une mentalité de bucherons depuis des décennies derrière nous, comme un gros boulet accroché à notre cheville. La littérature n’a pas la cote. Ceux qui lisent régulièrement sont des marginaux. Et si vous pensez que c’est faux, sortez la tête par la fenêtre et observez les gens en dehors de votre cercle d’amis.

À moitié personne ne lit.

Et ceux qui lisent ont souvent peur de quitter le confort de leurs bestsellers étrangers.

Constatez les conséquences de cette absence de lectorat, et de ce manque d’intérêt collectif : les organismes subventionnaires sont saignés par le gouvernement conservateur (et les gens applaudissent le geste), les éditeurs éprouvent des difficultés financières et les librairies sont à l’agonie.

Le Québec n’est pas assez civilisé pour subvenir aux besoins fondamentaux de ses auteurs. Et je ne parle même pas de besoins financiers.

Vous vous apprêtez à lancer un hameçon dans un bassin inerte.

Écrire pour les bonnes raisons

Si vous vous lancez dans l’écriture pour faire de l’argent, vous faites faux-pas. Investissez plutôt dans l’immobilier. Ou, plus simplement, trouvez-vous une vraie job.

Au départ, vous écriviez parce que vous aimiez ça. Ne perdez jamais cette passion qui vous animait. Parce que, dès que vous investissez du temps en promotion et en marketing, vous vous éloignez de votre première motivation. Vous vous rapprochez alors du mirage étincelant créé par une montagne de pièces de 5 ¢, qui, au total, ne vaut pas grand-chose.

Peut-être qu’un jour, ça va marcher. Vous allez vendre 100 000 copies de votre livre. Et, ce jour-là, vous pourrez me faire un fuck you quand vous me croiserez dans la rue.

Mais combien d’années avez-vous travaillé pour atteindre ces 100 000 copies? Combien de culs avez-vous léchés? Ce que vous avez écrit vous faisait-il vraiment triper? Et votre prochain livre, connaitra-t-il le même succès?

Si vous faites partie des exceptions qui ont vaincu le système, les probabilité et l’antagonisme du marché, tant mieux. Mais dans tous les cas, ne me répondez pas. Continuez à marcher fièrement.

Moi, je vais vous regarder avec des yeux jaloux. Puis j’irai au dépanneur m’acheter un énième billet de Loto-Bingo.

La grande illusion du succès littéraire : ce qu’il faut savoir en terminant

15 avis sur « La grande illusion du succès littéraire : ce qu’il faut savoir en terminant »

  • 2 août 2011 à 11:03
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    Voyons ça autrement : pendant qu’on vend du rêve à nos lecteurs, on rêve que ça nous fasse vivre. Ironique, mais pas dépourvue d’une amère poésie ;)

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  • 2 août 2011 à 11:19
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    Gen : Tu as bien raison. Même après en avoir fait son deuil, on a toujours une arrière-pensée qui nous murmure : “Peut-être… un jour…”

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  • 2 août 2011 à 11:49
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    Tu as raison sur toute la ligne.
    Je ne suis pas à la veille de te faire quelque signe que ce soit dans la rue! Et même pas de chance de se rencontrer dans le même dépanneur: je n’achète pas de billets.
    Sauf que je n’aurais pas su si bien dire, je n’aurais pas osé péter la baloune des “jeunes” assoiffés.
    Ceux qui réussissent à percer ne liront probablement jamais ton billet, tout occupé qu’ils sont à écrire.
    J’ai fait 384$ avec mon dernier livre et si j’en fais 1000$ avec le prochain, je serais très contente. Je fais plus avec des livres qui ne sont pas des romans et qui ont été publiés en auto-édition.

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  • 2 août 2011 à 12:00
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    Non, c’est pas facile, tout ça.

    On peut y rêver, c’est vrai, mais il faut que les conditions que tu as énumérées soient respectées. Et même si elles sont respectées à la lettre, ça ne vous assure pas d’un succès.

    Si l’éditeur ne fait pas de promo, oubliez ça.
    S’il publie à 1000 exemplaires, oubliez ça.
    Si la couverture est laide, oubliez ça.

    Ce que vous avez de mieux à faire, c’est de chercher un producteur pour adapter votre histoire au cinéma. Et encore là… les délais sont si longs que vous avez le temps de crever de faim cent fois, peut-être mille.

    Mon conseil à tous ceux et celles qui souhaitent en vivre : écrivez en anglais et trouvez-vous un agent aux États-Unis. Ils sont facile à dénicher sur Internet. Au Canada, même les gouvernements se donnent la main pour nous mettre des bâtons dans les roues. Arielle Queen ne fonctionne pas en France. Deux problèmes : les couvertures sont dépassées et j’aurais dû changer mon nom de plume pour Michael J. Bishop.

    That’s how Mike sees it ! ;o)

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  • 3 août 2011 à 7:08
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    @Michel, quoi, horreur, changer ton nom de plume pour un truc américanisé afin que ta série ait une chance. Yeurk! Même si je sais que c’est la triste réalité, ça me dégoûte!

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  • 3 août 2011 à 20:52
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    @Prospéryne : je ne comprends pas très bien. Pourquoi ça te dégoûte ?

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  • 7 août 2011 à 21:23
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    Merci Dominic pour ton billet. Ça me permet de continuer à réfléchir sur le sujet.

    Personnellement, je considère que le « succès » définit par les grands groupes de presse est une illusion constituée de toutes pièces pour servir les fins des propriétaires du milieu du spectacle.

    Le “star power”, en bref, ça attire les clients.

    Ceci dit, l’autre versant de la montagne est que ça rend malade des millions d’autres gens, qui pensent à tort que quiconque publie un livre, produit un disque ou tourne un film devient une vedette que l’on doit chèrement payer.

    Les écrivains sont-ils une classe de gens à part?

    Or, dans les faits, publier un livre, c’est tout simplement offrir un service – celui de la lecture, de l’imaginaire – dans un cadre entrepreneurial, rien de plus, rien de moins.

    ***

    À ce sujet, je suis en train d’écouter « Ma vie en cinémascope », qui met en relief l’histoire d’Alys Robi.

    Ayant grandi dans un quartier populaire de la ville de Québec, elle s’y produit en tant que chanteuse, avant de partir à Montréal chercher la gloire. Puis, elle part en tournée partout au Québec, avant de conquérir le “West Island” anglophone de Montréal. Enfin, elle réalise son rêve : trouver la gloire à New York.

    Tout au long du récit, on la voit dévorante, voleuse de maris et dégoûtée par son public envahissant. Elle veut tout avoir, là, tout de suite, le monde doit être à ses pieds. Puis le « succès » la rend folle.

    La gloire, mais à quel prix?

    ***

    Au final, je me dis, est-ce qu’un écrivain peut vivre de sa plume? Oui, mais c’est quoi, vivre de sa plume? 20,000$? 30,000$? 100,000$?

    Faire 20,000$-30,000$ par année pour un écrivain, c’est tout à fait possible. Mais écrire des romans toute l’année? Il faut aussi animer, promouvoir, rencontrer, médiatiser, réécrire, voyager, etc… comme n’importe quel travailleur doit assumer plusieurs tâches en même temps.

    Personnellement, je me méfie du mythe de l’écrivain qui tape sur son clavier trois heures par jour et qui ne fait rien d’autre de sa journée. Mérite-t-il le même salaire qu’un mécanicien qui planche sur des voitures toute la journée en usant son dos et ses mains?

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  • 8 août 2011 à 9:00
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    Selon moi, Guillaume, les mécaniciens font beaucoup plus d’argent que les auteurs. Mais le mécanicien méritent-ils autant que les plongeurs qui rushent comme des malades dans les restos ? Et les sportifs professionnels méritent-ils autant leur salaire que les enseignants ? Cette histoire de salaire, c’est un faux débat. La vraie question est celle-ci, et on ne la pose pas assez souvent : comment se fait-il que l’auteur est celui qui obtienne le moins d’argent lorsque son livre est vendu ? Malgré tout ce qu’on peut en dire, c’est tout de même l’auteur qui consacre le plus de temps à la conception de cet ouvrage. $30 000 de revenus, c’est bien beau, mais ça équivaut souvent à 2-3 année de travail. Alors qu’on ne vienne jamais me dire que les auteurs sont trop payés pour ce qu’ils offrent. On ne les paiera jamais assez. Il y a quatre ans maintenant que la série Arielle Queen est disponible dans les librairies. Et depuis quatre ans, le taux de location de mes livres en bibliothèque ne dérougit pas. Il y a davantage de lecteurs d’Arielle Queen qui ont lu le livre sans avoir à le payer, que l’inverse.

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  • 8 août 2011 à 10:14
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    Guillaume et Michel : Ça me laisse aussi perplexe cette question d’argent. Le problème, c’est que j’ignore c’est la faute à qui exactement. Aux éditeurs? La plupart ne sont pas très riches, même s’ils réussissent à donner des salaires réguliers à leurs employés. Aux bibliothèques? Pour ma part, mes revenus de CDDP dépassent largement mes revenus de vente directe, alors je serais mal placé pour leur reprocher quoi que ce soit.

    J’ai l’impression que personne ne se “graisse la patte” dans le milieu, à part quelques exceptions.

    Pour que les auteurs gagnent plus, il faudrait que plus d’argent circule “en général” dans le milieu littéraire. Soit avec un marché plus florissant (meilleur marketing, plus d’exportation en Europe, meilleure adaptation au numérique, plus de lecteurs au Québec, etc.), soit avec l’aide des subventions. Ou je-sais-pas-trop-quoi.

    C’est sûr que notre mentalité collective de gagne-petit (dont j’ai mis le spectre dans le présent billet) n’aide en rien à l’amélioration de la situation des auteurs. Accepter sa condition, c’est baisser les bras et refuser de créer un monde meilleur pour soi et pour les autres.

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  • 9 août 2011 à 8:06
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    Dans un monde idéal, chacun gagnerait un salaire en rapport avec ce qu’il amène à la société. Bon, les communistes ont essayé et ça marche pas…

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  • Ping :La fin de ce blogue | DominicBellavance.com

  • 27 octobre 2012 à 20:39
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    Le problème est que la production d’un livre coûte très cher. C’est vrai que les éditeurs ne se font pas d’argent, ce n’est pas connaître le marché de dire que c’est de leur faute. Pour donner assez d’argent aux auteurs avec un faible tôt de vente, il faudrait vendre les livres à des prix astronomiques, ce qui ferait encore plus chuter les ventes. C’est plutôt les consommateurs qui contrôlent le marché. C’est comme les journaux à 1 sou du 18e s. S’ils arrivaient à en vivre c’est qu’il se vendait massivement.

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  • Ping :Une présence « officielle » sur le Web, en tant qu'auteur | Dominic Bellavance

  • 1 décembre 2014 à 18:51
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    J’ai beaucoup ri, merci
    Ne me reste plus qu’à trouver un éditeur, mais ça devrait le faire …

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